Alessandro BARICCO - Soie
1996
Bien que ses études ne l’eussent point destiné à ce genre d’avenir, Alessandro Baricco a fini par écrire des romans définis comme cultes. En 1991, il a trente-trois ans et publie Châteaux de la colère qui obtient, en France, le prix Médicis étranger. Alessandro Baricco est porteur d’un passeport italien. Il est né à Turin, capitale du Piémont. Sur le blason de la ville, un taureau doré rappelle la fondation de la cité par l’empereur Auguste. Turin, aux premiers temps, s’appelait Augusta Taurinorum. À sa naissance, le 28 janvier 1958, le latin, on ne le parle plus depuis longtemps. C’est l’Italien, et surtout la langue des affaires, qu’on y scande plus volontiers. À Turin, aux terrasses du café Fiorio, les capitaines d’industrie ont depuis le boum économique de l’après-guerre remplacé Mark Twain et Friedrich Nietzsche.
Après ses études de philosophie et de musique, Alessandro Baricco travaille dans une agence de publicité. Journaliste, il collabore à de nombreux magazines jusqu’à tenir rubrique à La Repubblica où son feuilleton, Les barbares, paraîtra à partir de 2006.
Il devient, entre-temps, présentateur d’émissions de télévision consacrées à l’art lyrique et à la littérature. En 1994, il a fondé la Scuola Holden. Holden comme Holden Caufield, le héros de L’Attrape-cœurs. Scuola comme l’école des techniques narratives. Puis il publie Soie. Depuis ont paru Sans sang, avec un début de western crépusculaire, Novecento pianiste, monologue théâtral, Océan mer City, sitcom à la Perec. Et Cette histoire-là, rallye littéraire lancé à tombereau ouvert.
Soie connaît en Italie un succès retentissant. Imaginez : 300 000 exemplaires qu’on s’arrache dès sa publication comme un disque pop.
Ces ventes font de Baricco un véritable phénomène de société. Son public le guette aux terrasses des cafés en quête d’autographes. Il est riche Beau. Célèbre. Roule en coupé sport. Porte des lunettes noires. Arbore une chevelure de chanteur de charme. S’avère plus overbooké qu’un animateur-producteur de talk-show. Soie, son troisième roman, l’impose comme une des célébrités montantes de la littérature mondiale. Et, même si ça peut en agacer certains, ses précédents succès de présentateur pour petit écran n’expliquent en rien ce triomphe vécu par l’auteur lui-même comme « un miracle, une chose très agréable, difficile à expliquer ». C’est un triomphe que cette histoire : parce que ce petit livre est arrivé entre les mains des « non-lecteurs », de ceux qui d’habitude ne s’intéressent pas à la littérature. Sauf qu’il ne s’agit que de cela.
Soie est un grand petit livre. Soyeux, donc. Et fragile. Son charme est aussi ténu que le fil de sa trame. À son propos, il faut évoquer une forme de suavité. D’abord, parce que son titre l’est, gracieux. Parfait résumé de ce qui va suivre, pour peu qu’on y prête oreille. Car Soie n’est constitué que de musique. L’image sort toujours du son, repérez déjà l’éloge incitative et tacite de la douceur contenue dans cette seule voyelle. Soie. Pas n’importe quelle douceur. Une action en grâce intentée à l’adresse de ce lecteur idéal, celui qui est avide d’histoires. Soie, c’est l’art de raconter une histoire. Un grand petit livre dont il faut prendre un soin extrême. Et d’abord ne pas dévoiler l’intrigue. Elle est toute mince. Caresser ses pages revient à se laisser effleurer la joue par un voile.
Juste dire qu’il est question d’une ville de soyeux, et qu’une épidémie, la pébrine, menace tout à coup sa prospérité. Ajouter que la ville dont il sera ici question est sise quelque part entre les monts du Vivarais. En France, donc. Préciser que nous sommes en 1860. Que l’ombre bienfaitrice de Pasteur plane non loin. Qu’en matière d’épidémie à juguler séance tenante, Pasteur se posait là. Mais pour le moment, les notables de Lavilledieu – plus une bourgade qu’une ville à proprement parler –, sur les conseils énigmatiques d’un certain Baldabiou, décident d’envoyer Hervé de Joncour en expédition au bout du monde. Dire enfin que ce bout du monde, c’est le Japon impénétrable et magique juste avant l’ère Meiji. Et que ce livre s’articule autour des quatre voyages entrepris par Hervé de Joncour.
Soie, on l’a signalé, n’est fait que de musique et s’écoule avec la douceur d’une fugue pour clavier bien tempéré. Dans une fugue, différentes parties reprennent le même motif. Dans Soie, il en va de même. Alessandro Baricco use sans abuser du procédé à l’intérieur de courts chapitres, de saynètes qui tiennent de l’estampe, où le destin quelque peu estompé d’un homme, cet Hervé de Joncour qui aime assister à sa propre vie, « considérant comme déplacée toute ambition de la vivre », ne trompe bientôt plus l’œil de personne. Surtout pas l’œil de celles qui l’attendent aux deux bouts du monde. Hélène, sa femme, et cette autre, belle endormie du Japon où tout n’est que théâtre de l’indicible. Elles l’attendent pour filer la quenouille immuable du temps et du désir. Pour l’une, impassible, le temps. Pour l’autre, impossible, le désir.
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